A che bell’o caffè

Chronique écrite au printemps 2011 pour un projet qui ne s’est pas concrétisé. La faute à la crise. Heureusement, il nous reste le café. 

« A che bell’o caffè »

 C’est une tradition, un rituel, un passage obligé : le matin, la colazione al bar. Le petit-déjeuner se fait au café le plus proche ; pas compliqué, il y en a un tous les cent mètres à Rome, comme dans toutes les villes d’Italie.

Les yeux encore gonflés de sommeil, dissimulés derrière les obligatoires verres fumés, le ventre vide, je pousse tous les matins la porte vitrée de la Latteria Giuliani, au cœur de Borgo Pio, en pensant déjà à quelle combinaison adopter pour ce moment privilégié. Combinaison de base : Capuccino cornetto (capuccino et croissant sucré). Combinaisons élaborées, pour changer: Caffè latte et maritozzo (café au lait et brioche). Caffè macchiato et fagottino al cioccolato (café court avec une goutte de lait et un pain au chocolat bien gras). L’été, caffè latte freddo (café au lait froid)… et pourquoi pas une spremuta d’arancia, une orange pressée, pleine de vitamines.

« Ciao !! », je m’éclaircis la voix en saluant à la cantonade les visages connus qui déjà ont consommé leur moment de répit. La réponse m’arrive, diffuse, à travers le brouhaha du cling clang des tasses et soucoupes qu’on engouffre dans un lave vaisselle, du tourbillon assourdissant du moulin à café, des sifflements de la vapeur qui s’échappe du percolateur, du clang clang du filtre que l’on vide, du clic clac du filtre que l’on remplit. Arrivée au comptoir, je m’accoude et égrène ma commande dans un italien assuré, avec la pointe d’accent français qui arrache un sourire au barista. Alors, mon regard se perd, fixé sur ses gestes répétés mille fois depuis l’aube, mais toujours fluides et précis lorsqu’il donne deux tours au récipient de lait moussant avant le verser dans le café… une soucoupe, une cuillère, ma tasse glisse enfin sur le comptoir en marbre. « Et voilà princesse ! ». Je baisse les yeux et ô jubilation ! Aujourd’hui encore j’y ai droit : la mousse du lait, mélangée au café forme… un cœur ! « Boh, c’est un classique, il fait la même chose pour tout le monde » commente avec un rictus dédaigneux et sans doute un peu jaloux le bel italien qui m’accompagne. Cela dit, lui, étrangement, n’a pas de joli dessin sur son caffè macchiato

C’est le même rituel chaque matin, mais l’effet est toujours le même, parfois redoublé quand à la place du petit cœur, je trouve un smiley, ou mieux pour la nouvelle année « auguri », « meilleurs vœux » dessiné avec une pointe de cacao. Andrea, « mon » barman est un artiste. Il a juste deux défauts : il déteste faire les spremute (les oranges pressées pourtant incontournables en hiver) et il est laziale (supporter de la Lazio, l’une des deux équipes de foot romaines de Série A). Heureusement, en face de lui, à la caisse, Alessandro est romanista –  supporter de la Roma, l’autre équipe romaine de Serie A, la seule et la vraie, vous dira-t-il, à raison ! Les jours de derby (match Roma-Lazio), deux ou trois fois par an, le café du matin est assaisonné d’invectives douces amères qui fusent de part et d’autre du comptoir en marbre. Entre le laziale et le romanista, il faut choisir son bord, filles et garçons, hommes d’âge mûr et vieilles dames, chacun défend son équipe.

Au bar, le matin, on parle surtout de foot, le calcio, conversations la plupart du temps ironiques, mais qui peuvent aussi virer à la crise. Alors on change de sujet, on parle de la météo, du soleil, du froid. Ou alors on ne dit rien du tout. Pour la plupart, le silence est d’or jusqu’à ce que la tasse soit vide. « Parfois, elle me parle pendant que je bois mon café!» raconte Giuseppe, l’air totalement outré, montrant d’un signe de tête la jeune fille qui l’attend dehors. «C’est un sacrilège, tu comprends, c’est un peu comme jurer en pleine messe !»

Le rituel du café, quasi magique, ne dure cependant que quelques minutes. Il faut moins de temps à un italien pour prendre un café que pour trouver une place de parking. D’ailleurs pour éviter de perdre du temps, à Rome, le stationnement en double file est autorisé, mais juste 3 minutes, le temps d’un café. Rester une heure à siroter un espresso, ça n’existe pas. « Pas comme vous les français » relèvent ils, en nous voyant rester des heures à discuter autour d’une table, fidèles à nos habitudes transalpines. En revanche, quand on est italien, on va au bar plusieurs fois dans la journée, pour un oui ou pour un non et même souvent pour un peut-être.

14h30, le comptoir en marbre est de nouveau pris s’assaut. « Caffè al vetro, caffè lungo, caffè corretto! » Les commandes ont peine à traverser le brouhaha d’étudiants, d’encostumés et d’entalonnées qui hurlent au téléphone, ou qui hurlent tout simplement pour se faire entendre de celui ou celle qui est juste en face d’eux. Entre les tasses qui s’entrechoquent, les chiens qui aboient, les éclats de rire, le plus simple c’est finalement de se parler par gestes. Le pouce et l’index de la main droite font le signe d’une tasse portée aux lèvres, les cinq doigts réunis, font un mouvement d’avant en arrière : « Un caffè… e via ». Clin d’œil : « ok ».

Le café a ses codes. Gare à qui se pique de demander un cappuccino après onze heures du matin : un crime de lèse majesté. Ça-ne-se-fait-pas. A cause du lait, réservé à la colazione, paraît-il. Les seuls à demander des cappuccini à toute heure de la journée, ce sont les américains ou les touristes en général. Repérés immédiatement, ils vont souvent payer leur café le double du prix normal. Il faut savoir que quand on est un habitué, on peut prend son café au banco et ensuite emporter tranquillement sa tasse à la table en salle ou en terrasse et payer au final le prix réglementaire. 80 centimes le caffè espresso, un euro le cappuccino et 80 centimes le croissant. Un petit déj donc à 1,60€. Si on a l’air d’un touriste, l’accueil est tout autre. Le barista lève les yeux au ciel en notant les commandes saugrenues… Il les prépare quand même, d’un air presque dégoûté il dispose soigneusement le tout sur un plateau, quitte son comptoir et balance l’ensemble avec peu de délicatesse sur la table élue par les « étrangers ». Pendant ce temps, à la caisse, son complice se charge de préparer un scontrino (addition) bien dodu. Mais si le groupe de touristes est composé de jeunes et jolies jeunes filles, blondes de préférence, qui s’essayent à prononcer quelques mots dans la langue de Dante et gloussent aux borborygmes shakespeariens éructés par le barista, alors il est fort possible que la note soit considérablement moins salée…

Le prix du café est pourtant réglementé. 0,80€, pour un espresso, c’est la loi. Mais il y a des exceptions. Par exemple à San Lorenzo, quartier populaire et étudiant, le café se paye 0,60€. Le dimanche matin, c’est une véritable bénédiction.

Après quelques heures de sommeil qui n’ont pas suffit à se remettre d’une « nottataccia », une nuit à écumer les folles soirées dans le quartier, un arrêt chez Celestino s’impose. Avant de pouvoir accéder au bar, il faut d’abord, d’un mouvement leste, enjamber le chien d’un habitué qui langoureusement et baveusement étalé au soleil, barre l’entrée… Puis, les mains tremblantes de fatigue, chercher dans des poches extra-vides, au fond d’un sac à main, un porte monnaie dans lequel, dieu soit loué, résonnent les quelques pièces jaunes, sésame pour affronter une matinée corsée. Quand il arrive enfin, fumant dans sa petite tasse, le café chaud, très serré, saturé de sucre fait l’effet d’un élixir… Une nouvelle journée peut commencer. Drôle de hasard, c’est souvent à ce moment là que le bourdonnement s’interrompt dans les oreilles et que l’on croit entendre résonner à la radio la voix de crécelle de Fiorella Mannoia qui se lamente. « E ammazzo il tempo bevendo caffe’ nero bollente »et je tue le temps en buvant du café noir bouillant… Vieux tube des années 1980, mais bon programme pour la journée!

Et puisqu’on a toujours du temps à tuer à Rome, mieux vaut toujours l’employer à de bonnes fins, par exemple : boire un très bon espresso. Une fois par an, au moins, un pèlerinage à la Mecque du café s’impose. A deux pas du Sénat et du Panthéon, le Sant’Eustachio est toujours bondé. Une foule de touristes – il est signalé comme incontournable dans tous les guides – d’hommes politiques importants, d’habitants du quartier ou de simples passants se bouscule au comptoir. Les serveurs se cachent derrière leur énorme et rutilante machine à café pour préparer le breuvage dont eux seuls détiennent le secret. L’opération terminée, des mains avides se pressent d’attraper les tasses qui glissent sur le zinc. Le « Gran Caffé » (avec deux majuscules obligatoires) du Sant’Eustachio est un café court déjà sucré, surplombé d’une épaisse couche de mousse. Le silence tombe, tandis que d’une seule gorgée le café disparaît dans les gosiers haletants, avant de laisser place au tintinnabule des petites cuillers frétillant au fond des tasses pour recueillir jusqu’à la dernière molécule du fameux nectar. On serait presque tentés de dire que c’est le meilleur café d’Italie… Mais ce serait faire offense aux napolitains. Car oui, il faut l’admettre, comme le chantait Domenico Modugno “ah, che bellu cafè, sulo a Napule ‘o sanno fa’ e nisciuno se spiega pecché è ‘na vera specialità!”. Pas besoin de faire deux heures de train pour faire l’expérience du café napolitain, quelques pas suffisent. Juste en face du Sant’Eustachio une enseigne lumineuse au néon Café Caffè surplombe l’entrée d’un bar sans charme ni prétentions tenu par des salernitains (de Salerno au sud de Naples). Et là, « fine del discorso », pas besoin d’en dire plus. Au soleil, sur les quelques tables disposées en terrasse, on s’assoit, on regarde la foule qui s’agite en face et on goûte, enfin, paisiblement, à ce que seuls les napolitains savent faire : un bon café. M.A