L’Aquila, 5 ans après le séisme

La Presse - L'AquilaReportage à l’Aquila, 5 ans après le séisme. Publié le 6 avril 2014 sur LaPresse+ (Canada)

Cinq ans après le séisme de l’Aquila qui a fait 309 morts, la reconstruction est loin d’être achevée. Familles des victimes et experts de cette ville du centre de l’Italie (dans la région des Abruzzes) appellent à ne pas oublier les leçons du 6 avril 2009, explique notre journaliste.

Mathilde Auvillain
Collaboration spéciale

L’Aquila – « Bienvenue à Sarajevo d’Abruzzo » murmure un habitant de l’Aquila, en s’aventurant dans les rues défoncées du secteur de la ville qui demeure encore aujourd’hui fermé.
Rue Cola dell’Amatrice, au cœur d’un des quartiers les plus endommagés par le tremblement de terre, le temps s’est arrêté le 6 avril 2009 à 3h32. Dans les entrailles des immeubles éventrés, on aperçoit des restes de vie. Mais c’est un silence de mort qui règne. Du linge sèche encore sur une corde. Des rideaux poussiéreux s’agrippent aux vitres cassées. Des chaussures perdues dans une fuite précipitée gisent au milieu des gravats. Cinq ans après le séisme qui a fait 309 morts, une pluie battante balaye la capitale des Abruzzes.
Comme si le ciel pleurait de toutes ses larmes sur la désolation qui a pris racine dans cette ville. L’Aquila détient d’ailleurs aujourd’hui le triste record de la plus grande consommation d’antidépresseurs du pays. Selon le maire, Massimo Cialente, 78% de ses concitoyens estiment qu’il ne fait pas bon vivre à ici.
Difficile pour les habitants de l’Aquila de faire le deuil d’un parent, d’un enfant, d’un ami, d’une maison et d’une vie passée, alors que les cicatrices sont encore sous les yeux de tous.
Les échafaudages, omniprésents dans la ville, sont néanmoins tapissés de banderoles « L’Aquila Rinasce » – L’Aquila renait. Les quelques commerçants qui ont réussi à rouvrir leurs boutiques sur la rue principale font remarquer l’apparition d’une forêt de grues et le lent va et vient de camions-bennes chargés de gravats. Selon les prévisions officielles, il faudra entre 8 et 10 ans pour achever la reconstruction.

Sergio Bianchi, le père de Nicola, un des huit étudiants mort dans l’effondrement de la Casa dello Studente, raconte la difficulté de se reconstruire soi-même, après cette tragédie. « On ne savait plus par où recommencer, on s’est sentis totalement abandonnés » raconte-t-il.
Les étudiants ont payé un lourd tribut. « Pour faire face au boom de l’université, qui était la richesse de l’Aquila, on a construit ou aménagé des petits appartements à la va-vite » raconte à son tour Angelo Lannutti, père d’une autre victime du séisme.
« La nuit du séisme, il y a eu deux premières secousses assez fortes. On a eu du mal à dormir, on se demandait ce qu’il fallait faire au cas où il faudrait évacuer » se souvient, Simone, rescapé de la Casa dello Studente. La voix chevrotante, il admet que jamais personne ne leur avait expliqué la procédure à suivre et que  jamais ils n’avaient douté de la solidité de la structure.
« Les citoyens n’ont pas été correctement informés, je parlerais même de désinformation » tambourine Gian Vito Graziano, président du Centre National de Géologie.
Le 22 octobre 2012, sept scientifiques de la Commission Grands Risques ont été reconnus coupables d’homicide par le tribunal de l’Aquila. Les experts ont été condamnés, en première instance, à six ans de prison ferme pour avoir manqué à leur devoir d’informer de manière adéquate les habitants de l’Aquila au sujet des risques potentiels d’un tremblement de terre dévastateur.
Gian Vito Graziano ne veut pas  montrer du doigt la Commission Grands Risques – le procès en appel devrait s’ouvrir en octobre – mais il estime qu’il est urgent d’informer et d’éduquer la population à la prévention des risques géologiques, comme c’est le cas dans d’autres régions du monde, en Californie ou au Japon. « Quarante à cinquante pour cent du territoire italien est exposé au risque sismique » détaille Gian Luca Valensise, géologue en charge du Projet Abruzzes au Centre National de Géologie. « Mais les italiens tendent à être fatalistes, ils considèrent les catastrophes comme inévitables, et par superstition il rejettent toute pensée négative ». Résultat : les plans d’évacuation sont approximatifs, les registres des structures présentant des risques en cas de séismes sont inexistants, la prévention est négligée.
Si un autre séisme frappe, il espère que des progrès auront été faits pour informer la population. « S’il n’y a pas d’argent pour mettre toutes les constructions aux normes, alors il faut miser sur l’éducation ». Faute de solutions immédiates à l’Aquila, il faut désormais regarder vers l’avenir.

En fin de journée, quelques rayons de soleil finissent par percer les nuages menaçants. Le vacarme des chantiers s’arrête, les ouvriers rentrent chez eux, en périphérie. Piazza Duomo, il ne reste que des ombres fuyantes et le silence, lugubre, enveloppe comme chaque soir depuis cinq ans la place centrale, cœur de l’Aquila.INTERNAZIONALE_L'AQUILA

CHIFFRES

309 personnes : sont mortes lors du séisme 70 000 personnes : ont du être évacuées. 22 120 personnes : n’ont pas encore pu rentrer dans leurs maisons
4,8 milliards de dollars : ont déjà été dépensés pour la reconstruction de l’Aquila
10,5 milliards de dollars : c’est la somme nécessaire pour reconstruire complètement l’Aquila, selon le maire Massimo Cialente

Article republié dans Internazionale (n. 1046 aprile 2014)

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