Misères et mystères de Pompéi

Le site archéologique de Pompéi, classé au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1997 est-il en péril ? Les écroulements de murs de maisons antiques qui sont multipliés au cours des trois dernières années, ont déclenché une vague de polémiques. L’Italie a été rappelée à l’ordre par l’Union Européenne et exhortée d’accentuer ses efforts pour sauver Pompéi. Reportage dans Accents d’Europe sur RFI le 2 avril 2014. 

 

Reportage publié dans Ouest France daté du vendredi 18 avril 2014

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« Ca c’était la signalétique de l’époque romaine. La lumière de la lune s’y reflétait et servait à s’orienter de nuit dans les rues de Pompéi ». Umberto, gardien du plus grand site archéologique du monde, montre un alignement de pierres blanches incrustées dans les larges pavés. Une trouvaille qui lui sert toujours pendant ses gardes nocturnes, plus de 2500 ans après la fondation de la cité romaine. Umberto pourrait même arpenter les rues désertes du site les yeux fermés. Il ne craint ni les ombres des chiens errants, ni les momies des anciens habitants de Pompéi. « Vous voyez ici, c’est une femme enceinte » explique-t-il en montrant du doigt ce qui ressemble à une statue, mais qui est en fait une dépouille calcifiée après l’éruption du Vésuve en 79 après JC. Imperturbable, le gardien du site, nous montre cette fois des ossements, sans doute ceux de malfaiteurs, pris au piège par une seconde explosion du volcan alors qu’ils cherchaient à piller la cité. L’impassible Umberto se désole en revanche devant les grilles fermées de certaines domus, 25 en tout, en cours de restauration ou restaurées depuis des années, mais restées fermées au public. « Voilà la Casa dei Vetti, la plus belle de Pompéi. Et elle est fermée depuis environ 13 ans… » Lenteurs bureaucratiques, manque de personnel de surveillance, dégradations dues aux infiltrations d’eau et au manque d’entretien général font que le site de Pompéi est aujourd’hui l’ombre de ce qu’il fut dans le passé. « Il y a dix ans, je ne me rappelle pas qu’autant de maisons étaient fermées » raconte Laure, une française passionnée d’archéologie.

Mais Pompéi continue d’attirer plus de 2 millions de visiteurs chaque année. En cet après midi printanier, les rues grouillent de touristes émerveillés. En italien, en français, anglais, chinois ou russe, les guides racontent à l’infini comment Pompéi a disparu sous les cendres du Vésuve le 24 aout 79, et comment ce trésor caché ne fut découvert qu’a partir du XVIIIe siècle. Depuis 1748, les fouilles archéologiques se sont progressivement élargies sur 44 hectares. Un site aujourd’hui difficile à entretenir. Récemment, après de fortes pluies, des pierres de l’arc du temple de Vénus et d’un mur de la nécropole de Porta di Nocera sont tombées. Au cours des trois dernières années la maison des Gladiateurs, la maison du Moraliste, la maison de Loreius Tiburtinus, la villa des Mystères ont elles aussi été endommagées par les intempéries.L’Unesco et l’Union Européenne ont rappelé l’Italie à l’ordre, à plusieurs reprises, l’exhortant à « prendre soin de Pompéi lieu emblématique pour l’Europe mais aussi pour le monde ».

« C’est un peu facile de crier au loup » se défend le surintendant actuel du site, Massimo Ossana. « En réalité, il y a énormément de travail qui est fait, mais qui ne se voit pas. Des travaux de manutention sont effectués sur les maisons affectées par des éboulements et en parallèle le Grand Projet Pompéi vise à la restauration du site d’ici à 2015»

Lancé en grande pompe en 2012, le Grand Projet Pompéi prévoit la restauration complète de cinq domus (maisons) et la mise en sécurité des édifices. Mais en deux ans, sur 55 projets en tout, 14 seulement ont fait l’objet d’appels d’offre, seuls cinq chantiers ont démarré et pour l’instant une seule maison a été restaurée. Cause de ces atermoiements : les lenteurs administratives liées aux appels d’offres, aux contrôles anti-mafia et aux recours des entreprises dont le projet a été débouté.

Ouest France Une 18 avril 2014Le Grand Projet Pompéi a été doté d’un budget de 105 millions d’euros dont 42 millions financés par l’Union Européenne. Le gouvernement italien vient par ailleurs de débloquer 2 millions d’euros pour des interventions d’urgence. Mais en réalité, ce n’est pas l’argent qui manque, selon un responsable syndical qui dénonce en revanche des erreurs dans la gestion des fonds. Chiffres en main, Antonio Peppe explique que la billetterie du site rapporte environ 20 millions d’euros par an, une somme considérable, qui s’ajoute aux subventions européennes et autres financements publics. Cette mine d’or, pourrait-elle attiser les appétits de la mafia qui gangrène l’arrière pays de Naples ? Cette hypothèse, qui fait long feu dans la presse, est écartée d’un revers de la main par le syndicaliste. « Les seules infiltrations que j’ai vue ici ce sont les infiltrations d’eau. Je vis ici depuis toujours, et je n’ai jamais vu un mafieux se promener dans les ruines de Pompéi » ironise-t-il. « La seule chose à faire aujourd’hui pour garantir l’avenir du site c’est d’engager du personnel ouvrier pour l’entretien ». Il y a urgence d’intervenir. « A la dégradation et au traitement que l’Italie réserve à Pompéi, on associe désormais l’image d’une nation entière » déplore Antonio Irlando, un avocat passionné d’histoire. Mais les misères et mystères de Pompéi font aussi partie du charme du site touristique le plus visité d’Italie.

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L’Aquila, 5 ans après le séisme

La Presse - L'AquilaReportage à l’Aquila, 5 ans après le séisme. Publié le 6 avril 2014 sur LaPresse+ (Canada)

Cinq ans après le séisme de l’Aquila qui a fait 309 morts, la reconstruction est loin d’être achevée. Familles des victimes et experts de cette ville du centre de l’Italie (dans la région des Abruzzes) appellent à ne pas oublier les leçons du 6 avril 2009, explique notre journaliste.

Mathilde Auvillain
Collaboration spéciale

L’Aquila – « Bienvenue à Sarajevo d’Abruzzo » murmure un habitant de l’Aquila, en s’aventurant dans les rues défoncées du secteur de la ville qui demeure encore aujourd’hui fermé.
Rue Cola dell’Amatrice, au cœur d’un des quartiers les plus endommagés par le tremblement de terre, le temps s’est arrêté le 6 avril 2009 à 3h32. Dans les entrailles des immeubles éventrés, on aperçoit des restes de vie. Mais c’est un silence de mort qui règne. Du linge sèche encore sur une corde. Des rideaux poussiéreux s’agrippent aux vitres cassées. Des chaussures perdues dans une fuite précipitée gisent au milieu des gravats. Cinq ans après le séisme qui a fait 309 morts, une pluie battante balaye la capitale des Abruzzes.
Comme si le ciel pleurait de toutes ses larmes sur la désolation qui a pris racine dans cette ville. L’Aquila détient d’ailleurs aujourd’hui le triste record de la plus grande consommation d’antidépresseurs du pays. Selon le maire, Massimo Cialente, 78% de ses concitoyens estiment qu’il ne fait pas bon vivre à ici.
Difficile pour les habitants de l’Aquila de faire le deuil d’un parent, d’un enfant, d’un ami, d’une maison et d’une vie passée, alors que les cicatrices sont encore sous les yeux de tous.
Les échafaudages, omniprésents dans la ville, sont néanmoins tapissés de banderoles « L’Aquila Rinasce » – L’Aquila renait. Les quelques commerçants qui ont réussi à rouvrir leurs boutiques sur la rue principale font remarquer l’apparition d’une forêt de grues et le lent va et vient de camions-bennes chargés de gravats. Selon les prévisions officielles, il faudra entre 8 et 10 ans pour achever la reconstruction.

Sergio Bianchi, le père de Nicola, un des huit étudiants mort dans l’effondrement de la Casa dello Studente, raconte la difficulté de se reconstruire soi-même, après cette tragédie. « On ne savait plus par où recommencer, on s’est sentis totalement abandonnés » raconte-t-il.
Les étudiants ont payé un lourd tribut. « Pour faire face au boom de l’université, qui était la richesse de l’Aquila, on a construit ou aménagé des petits appartements à la va-vite » raconte à son tour Angelo Lannutti, père d’une autre victime du séisme.
« La nuit du séisme, il y a eu deux premières secousses assez fortes. On a eu du mal à dormir, on se demandait ce qu’il fallait faire au cas où il faudrait évacuer » se souvient, Simone, rescapé de la Casa dello Studente. La voix chevrotante, il admet que jamais personne ne leur avait expliqué la procédure à suivre et que  jamais ils n’avaient douté de la solidité de la structure.
« Les citoyens n’ont pas été correctement informés, je parlerais même de désinformation » tambourine Gian Vito Graziano, président du Centre National de Géologie.
Le 22 octobre 2012, sept scientifiques de la Commission Grands Risques ont été reconnus coupables d’homicide par le tribunal de l’Aquila. Les experts ont été condamnés, en première instance, à six ans de prison ferme pour avoir manqué à leur devoir d’informer de manière adéquate les habitants de l’Aquila au sujet des risques potentiels d’un tremblement de terre dévastateur.
Gian Vito Graziano ne veut pas  montrer du doigt la Commission Grands Risques – le procès en appel devrait s’ouvrir en octobre – mais il estime qu’il est urgent d’informer et d’éduquer la population à la prévention des risques géologiques, comme c’est le cas dans d’autres régions du monde, en Californie ou au Japon. « Quarante à cinquante pour cent du territoire italien est exposé au risque sismique » détaille Gian Luca Valensise, géologue en charge du Projet Abruzzes au Centre National de Géologie. « Mais les italiens tendent à être fatalistes, ils considèrent les catastrophes comme inévitables, et par superstition il rejettent toute pensée négative ». Résultat : les plans d’évacuation sont approximatifs, les registres des structures présentant des risques en cas de séismes sont inexistants, la prévention est négligée.
Si un autre séisme frappe, il espère que des progrès auront été faits pour informer la population. « S’il n’y a pas d’argent pour mettre toutes les constructions aux normes, alors il faut miser sur l’éducation ». Faute de solutions immédiates à l’Aquila, il faut désormais regarder vers l’avenir.

En fin de journée, quelques rayons de soleil finissent par percer les nuages menaçants. Le vacarme des chantiers s’arrête, les ouvriers rentrent chez eux, en périphérie. Piazza Duomo, il ne reste que des ombres fuyantes et le silence, lugubre, enveloppe comme chaque soir depuis cinq ans la place centrale, cœur de l’Aquila.INTERNAZIONALE_L'AQUILA

CHIFFRES

309 personnes : sont mortes lors du séisme 70 000 personnes : ont du être évacuées. 22 120 personnes : n’ont pas encore pu rentrer dans leurs maisons
4,8 milliards de dollars : ont déjà été dépensés pour la reconstruction de l’Aquila
10,5 milliards de dollars : c’est la somme nécessaire pour reconstruire complètement l’Aquila, selon le maire Massimo Cialente

Article republié dans Internazionale (n. 1046 aprile 2014)

Naples : les damnés de la Terre des Feux

Dioxine dans la mozzarella, choux-fleurs fluos et cancers en augmentation. En Campanie, depuis les années 1990, la mafia a traité les déchets par le feu et la population en paie aujourd’hui le prix.

Reportage pour RFI-Accents d’Europe diffusé le 4 janvier 2014

 

 

 

CAPTURE_TERRA ECOReportage à Caivano, publié dans Terra Eco d’avril 2014 – « Cette décharge a été organisée scientifiquement : il y avait un bassin, qui a été asséché et rempli de bidons de produits chimiques venus du nord de l’Italie – il y avait encore les étiquettes sur les bidons retrouvés par les gardes forestiers » explique avec précision Vincenzo Tosti, médiateur social à la retraite. Ce petit homme hyperactif, constamment pendu à son téléphone, dénonce énergiquement depuis des années les déversements clandestins de déchets sur les parcelles agricoles de l’arrière pays napolitain. «La décharge a ensuite été recouverte de débris de chantier, puis une couche de terre arable a été ajoutée par dessus». Ni vu ni connu, ou presque. « C’est ce qu’on appelle le système « biscuit », il est facile à remarquer dans le paysage : comme vous le voyez le champ est un peu surélevé !». Sur ce terrain, dans le passé poussait du chanvre, culture qui a fait l’orgueil et la richesse de la Campanie au début du XXe siècle. Après guerre, cette production destinée à l’industrie textile a été supplantée par l’horticulture. Aujourd’hui, sur ces quelques hectares, quelques pieds de brocolis font de la résistance, s’élevant fièrement au milieu d’une étendue de mauvaises herbes. Le terrain a été décrété impropre à l’usage agricole et placé sous scellés après la découverte de la décharge clandestine, qui a pollué la terre et les nappes phréatiques. Une feuille de papier agrafée à un piquet de bois indique qu’il est même interdit d’accès. Autour, l’atmosphère est lugubre. Le vent siffle dans les ruines d’une maison abandonnée, les hululements de chiens enfermés dans un chenil résonnent sur toute la plaine. A l’horizon, une montagne éventrée par les extractions excessives de minerais exhibe son flanc nu. « La Camorra a bien fait son travail » murmure Vincenzo Tosti.

 

Quelques kilomètres plus loin au pied de « l’Asse Mediano » – fameux axe routier Naples-Caserte dont le ciment et l’asphalte regorgeraient, selon Legambiente, de déchets toxiques enfouis au moment de sa construction– la « Guardia Forestale » effectue une inspection. « Il s’agit d’un simple contrôle de routine » assure l’un des agents, tentant de chasser les curieux. A ses pieds, des douilles de cartouches de carabine recouvrent le sol. Deux ouvriers d’origine étrangère poursuivent impassiblement leur tache élaguant patiemment des plants de fraisiers. A moins de cent mètres de là, un monticule recouvert de végétation barre l’horizon. « C’est une des décharges dans lesquelles les ordures ménagères de Naples ont été entassées, au plus fort de la crise en 2008 » explique Vincenzo Tosti. « Regardez, là ça s’est effondré, on voit bien les sacs plastiques, les boites, les emballages. C’est dégoutant ». Sur le flanc de cette colline artificielle, il montre du doigt des monticules d’amiante, des tas bidons de produits chimiques et de chutes de cuir et tissus synthétique à moitié carbonisés. « Ils viennent déverser ces déchets ici, ensuite ils incendient un pneu pour faire tout disparaître et il se dégage une épaisse fumée noire ». Entre janvier 2012 et aout 2013, les pompiers de la région ont recensé 6.034 incendies clandestins dans 49 communes alentour. « Les incendies sont en général déclenchés le soir, entre 18h et minuit » indique un rapport de Legambiente. Une pratique désormais reconnue comme criminelle, qui a donné son nom à la région : « Terra dei Fuochi », Terre des Feux.

 

Reportage audio pour France Info dans Un Monde d’Info du 9 décembre 2013.

Reportage audio pour France Info dans Un Monde d’Info du 9 décembre 2013

« Antonio, file te mettre à l’abri dans l’Eglise, je t’en supplie! » implore Tina, voyant son fils jouer dehors alors qu’une fumée acre a enveloppé le « Parco Verde », un des quartiers les plus dégradés de Caivano. Il y a quelques mois, la sœur d’Antonio, Dalia, est morte à tout juste 13 ans d’une tumeur foudroyante. Les médecins et sa mère sont formels, la maladie est liée à la pollution de l’air, de l’eau, de la nourriture. « La fumée est blanche, il ne faut pas vous inquiéter, ce n’est que de la paille qui brule. C’est quand elle est noire que c’est dangereux » tente cependant de rassurer un voisin. Tina acquiesce, d’un air résigné. A Caivano, les habitants ont appris à vivre avec ces nuages de fumée. Sur le parvis de l’Eglise, où Don Patriciello, le prêtre de Caivano, s’apprête à célébrer la messe, les langues se délient. « Hier, on a ouvert un instant la fenêtre, parce qu’il faisait chaud. Tout à coup, l’air a commencé à nous piquer les yeux et nous bruler la gorge. On a du refermer tout de suite et se calfeutrer à l’intérieur » raconte une enseignante à la retraite. Le prêtre arrive, escorté par deux gardes. Le combat de « Don Mauro » contre la mafia locale est raconté dans Gomorra, roman de l’écrivain napolitain Roberto Saviano. « Nous sommes ici sur la terre du clan des Casalesi, la Camorra a tout simplement fait son métier ici : ce sont des criminels, ils font du mal. Mais nous vivons en Italie, pays de droit, République, qui a le devoir de protéger ses citoyens. Or pendant vingt ans, cela n’a pas été le cas » déplore le prêtre.

Tout le monde savait, personne n’a rien fait. Les paysans ont eu beau maintes fois porter plainte lorsqu’ils remarquaient l’apparition de décharges clandestines et les traces d’incendies, rarement ces dénonciations ont conduit à des interventions des forces de l’ordre. En 1997, le repenti de mafia, Carmine Schiavone révélait déjà aux magistrats enquêtant sur les déversements illégaux de déchets toxiques, l’ampleur de la catastrophe. Selon lui, la majorité des habitants de la région de Caserte risquaient de mourir de cancer dans les vingt années à venir. « Je ne pense pas qu’ils pourront survivre » insistait l’ex-boss de la mafia des déchets. « A Casapesenna, Casal di Principe, Castel Volturno, ils n’ont plus aucun espoir ». Aucune mesure n’a été prise. Au cours des vingt dernières années le taux de mortalité par cancers en Campanie a augmenté de 40% chez les femmes et de 47% chez les hommes. Pour l’actuel ministre de la santé, Beatrice Lorenzin, cette anomalie s’explique par le « style de vie » des napolitains. « Mais quel style de vie doit on adopter sur une terre où l’air l’eau et la nourriture sont polluées ? » s’interroge le médecin traitant de Frattamaggiore. Luigi Costanzo ne sait plus quoi dire aux quelques 1700 patients dont il a la charge. Il ne peut que constater une augmentation des allergies, des malformations de fœtus, des fausses couches, de l’infertilité et des tumeurs chez de jeunes patients. Il ne peut que continuer à combattre pour demander à ce qu’une enquête de santé publique soit effectuée dans la région et tenter de calmer la psychose qui s’installe et provoque une augmentation de « pathologies psychosomatiques ».

Il est de plus en plus difficile de faire de la prévention, explique le médecin désemparé. Il est aussi difficile de panser certaines plaies. « Personne ne nous a présenté d’excuses pour avoir tué nos enfants, personne ne nous a promis de faire quelque choses pour ceux qui sont encore vivants ou ceux à naitre qui continueront à respirer ces fumées toxiques et à boire cette eau contaminée » s’étrangle la mère d’Antonio, petit garçon de neuf ans et demi terrassé il y a six mois par un cancer foudroyant. A ses cotés, Imma et Tina ont elles aussi perdu un enfant en bas âge, suite à de rares tumeurs. Malgré l’insistance de la population, les autorités sanitaires sont pour l’instant restées sourdes à la demande d’établir un registre des tumeurs. Un tel annuaire pourrait pourtant servir d’arme dans les procès contre les empoisonneurs et permettrait de prendre la mesure du problème, pour y apporter les réponses adéquates.

L’arrière pays de Naples était depuis l’époque romaine appelé « Campania Felix », allusion à la fertilité des terres d’origine volcanique. Pendant des centaines d’années, les paysans y ont fait fortune grâce à la culture des tomates, brocolis, courgettes, chicorée, choux fleurs, des fèves et des poivrons, des oranges, des mandarines, des pommes et des poires exportées dans toute l’Europe, voire dans le monde entier, souvent sur les tables des plus grands. Jusqu’aux années 90, les bufflonnes aux imposantes cornes pouvaient pâturer paisiblement dans des prairies luxuriantes et produire un lait de qualité conférant ce gout unique aux mozzarelles, très prisées par la France qui en importe des milliers de tonnes chaque année.

C’était jusqu’au jour où la mafia a mis la main sur le business des déchets. Les hommes des clans de la terrible et sanguinaire mafia napolitaine ont empoché des millions d’euros pour enfouir des millions de tonnes d’ordures de toutes sortes dans les puits, les grottes, les gouffres, sur les terrains en jachère et dans les carrières désaffectées, contaminant irrémédiablement la terre et les nappes phréatiques. « Dans certaines zones, le pire est encore à venir. Le pic de pollution de la nappe phréatique de Giugliano devrait être atteint en 2064» estime un géologue commissionné par les enquêteurs de la direction antimafia, cité dans le rapport de Legambiente.

Reportage dans le Courrier (Suisse) publié le 1er février 2014

Reportage dans le Courrier (Suisse) publié le 1er février 2014

En 2008, le scandale de la dioxine dans les mozzarelle di bufala avait ébranlé toute l’Europe, menaçant tout un secteur. Le problème sanitaire était déjà lié aux déversements sauvages de déchets toxiques par la mafia. Suite à la promesse du ministère italien de la santé de redoubler les contrôles sur les produits, la Commission Européenne avait aidé à calmer le vent de panique qui avait balayé les marchés.

Si elle n’a pas encore dépassé les frontières italiennes, la psychose couve de nouveau. Effrayée par les mises sous séquestres récentes et répétées de centaines d’hectares d’exploitation agricole – dont un champ à Caivano où poussaient des choux fleurs jaunes-fluo – la population locale a cessé d’acheter fruits et légumes sur les marchés. « Je préfère aller au supermarché. Même si les produits sont importés d’ailleurs, au moins je suis sur qu’ils ont été contrôlés » explique Mario, un père de famille napolitain. Les agriculteurs craignent le pire. Par mesure de précaution, ils se voient interdire d’utiliser l’eau de certains puits pour l’irrigation de leurs champs et doivent les abandonner à la jachère. « Lorsque les parcelles ne sont pas cultivées, c’est là qu’elles deviennent vulnérables. Loin des regards, les criminels viennent y déverser tout et n’importe quoi » insiste l’agronome Crispino Pasquale, à la fenêtre de son imposant 4×4 blanc immaculé. « Les fruits et légumes cultivés ici sont exportés dans toute l’Europe. S’ils étaient contaminés, on constaterait une augmentation des maladies ailleurs, pas ici» se défend le représentant des agriculteurs de la région. Autour de lui, une dizaine de paysans, inquiets de voir débarquer des journalistes dans leurs champs, acquiescent. « Nous ne sommes pas des criminels, si les analyses prouvent que nos produits sont contaminés, nous sommes prêts à tout détruire devant les caméras».

« Cette situation fait soudainement la une des journaux parce que les citoyens se sont réveillés, avant ils ne savaient rien. C’était les institutions qui savaient, les premières enquêtes remontent au début des années 90. La population s’est réveillée quand elle a commencé à mourir !» raconte Vincenzo Tosti.Le 16 novembre, entre 60.000 et 100.000 personnes ont défilé dans les rues de Naples pour protester contre « l’écocide » en Campanie et pour demander des réponses au gouvernement. La mobilisation, d’une ampleur inédite, a été reléguée à la fin des journaux télévisés et les responsables politiques se sont bien gardés de la commenter sur le moment. Mais trois semaines plus tard, le gouvernement d’Enrico Letta adoptait d’un décret-loi introduisant un délit d’incendie de déchets passible de peines de prison, prévoyant dans les 150 jours un recensement des terres aptes à la culture de fruits et légumes et donnant un coup d’accélérateur aux opérations de bonifications, grâce à un nouveau budget de 600 millions d’euros. Le décret prévoit aussi la possibilité d’envoyer l’armée dans les champs, là où cela sera jugé nécessaire par le préfet.

Après vingt ans d’immobilisme coupable et d’omerta, quelque chose commence à changer. Grace à un premier travail de surveillance et de cartographie des parcelles concernées par la pollution effectuée par une cellule spéciale mise en place par les préfectures locales, Legambiente remarque une diminution de la fréquence des incendies criminels ces derniers mois. Sur place, la réponse du gouvernement national est accueillie avec soulagement mais avec une grande prudence. Les habitants restent très perplexes quant aux fonds débloqués pour la bonification. « Ceux qui ont pollué et gagné des millions pour enfouir des déchets vont tout d’un coup retourner leur veste et se présenter pour tout nettoyer » prévient Vincenzo Tosti « Il faut être très attentifs. Et nous serons très attentifs ! ».

 

Le désespoir des réfugiés érythréens en Italie

(Article Ouest France paru le 2 novembre 2013)

Les 50.000 Erythréens qui ont fui leur pays et trouvé refuge en Italie haussent le ton. Touchés au coeur par la tragédie de Lampedusa, ils demandent le respect du droit international. 

Des réfugiés érythréens ont manifesté dans les rues de Rome le 19 octobre

Des réfugiés érythréens ont manifesté dans les rues de Rome le 19 octobre

« Nous sommes réfugiés en Italie ! » « Nous avons des droits ! ». Dans le cortège d’une manifestation pour le droit au logement à Rome à la mi-octobre, un groupe d’une cinquantaine de réfugiés érythréens scandait ces slogans sans relâche.  « Personne ne nous écoute, nous n’avons pas de maison, pas de famille, pas d’argent, pas de possibilité d’étudier. Mais nous avons des droits et nous allons continuer de nous battre pour obtenir qu’ils soient respectés» expliquait Ikele, un jeune érythréen. Dans la capitale italienne, faute de logements sociaux, les réfugiés sont contraints de vivre dans des squats insalubres ou des campements de fortune et faute de permis de travail ils ne disposent d’aucune ressource financière. La tragédie de Lampedusa, dans laquelle certains de leurs amis ou proches ont disparu, a achevé leur désespoir.

Le 21 octobre, la communauté Erythréenne est de nouveau descendue dans les rues de la capitale. Hommes, femmes, enfants se sont réunis devant le Parlement, alors que se tenait à Agrigento la cérémonie de « commémoration » des 366 victimes du naufrage du 3 octobre. Les funérailles nationales pour les victimes de cette tragédie « sans précédent », promises par Enrico Letta lors de sa visite à Lampedusa n’ont jamais eu lieu. Une simple cérémonie a été organisée à la hâte, en l’absence des cercueils, mais en présence de l’ambassadeur d’Erythrée invité par le gouvernement italien, suscitant peur et colère parmi les réfugiés.

Don Mussie Zerai, fondateur de l'agence Habeshia, est devenu une figure de référence de la communauté érythréenne.

Don Mussie Zerai, fondateur de l’agence Habeshia, est devenu une figure de référence de la communauté érythréenne.

« C’est un contresens ! L’ambassadeur représente les autorités d’un pays que ces migrants ont fui au péril de leur vie !» s’indigne le père Mussie Zerai. Ce prêtre catholique, réfugié en Italie depuis 1992, dénonce les intimidations du régime d’Asmara envers les migrants et l’infiltration d’intermédiaires dans les structures d’accueil des réfugiés dans la Péninsule. « Le régime du président Issaias Afeworki cherche à identifier les migrants. Il faut savoir que des amendes très élevées sont imposées aux familles de ceux qui ont fui. S’ils ne peuvent pas payer on leur confisque la terre, ou on les jette en prison ». « Chaque mois, 4000 personnes fuient vers le Soudan, l’Ethiopie ou vers l’Europe » précise le prêtre catholique qui tient le compte précis des départs et des arrivées. Selon lui, 2.500 érythréens sont morts en mer entre 2010 et 2013 dans des naufrages non recensés. Don Mussie Zerai, a fondé en 2006 une association qui vient en aide aux naufragés. Il est peu à peu devenu figure de référence et porte-voix d’une communauté qui veut aujourd’hui sortir du silence.

Rome, Mathilde Auvillain.

L’heure de la récolte a sonné

Ce n’est plus la saison de la tomate-mozarella, certes. Mais grâce à la grande distribution, vous pourrez quand même trouver les ingrédients pour mettre du soleil dans votre assiette pendant tout l’hiver.

Terra Eco février 2013

Sauf si vous avez été indignés vous aussi par un reportage de #CashInvestigation sur France 2. Selon la Repubblica, l’émission  sur « Les récoltes de la honte » a littéralement « révolté la France ».

La situation n’est pas nouvelle et malheureusement malgré articles et boycotts, peu de choses changent.

Quelques mois avant la diffusion de ce documentaire, Terra Eco publiait mon reportage dans les champs de tomate des Pouilles et les orangeraies de Rosarno.  « La tomate italienne presse ses forçats africains »

Le 7 septembre 2012,  Radio France Internationale diffusait mon reportage à Gran Ghetto et Boreano (Sud)

Le 25 octobre 2012, la Deutsche Welle mon reportage à Saluzzo, dans le Piémont (Nord)

 

Le  22 mars 2013, France Inter avait diffusé mon reportage audio et publié un reportage multimédia à Gran Ghetto et Rosarno.

 

E il 17 maggio 2013 Internazionale pubblicava il mio reportage  « Sfruttamento Stagionale » nel numero 1000

Reportage dalla Puglia, dove i lavoratori africani vivono nelle baracche e sono pagati poco più di un euro per ogni quintale di pomodori raccolti.

All’uscita dell’autostrada a Foggia decine di camion pieni di casse di pomodori sorpassano ad alta velocità le poche auto che sembrano smarrite.
Tra le distese di colore giallo nella pianura che si estende tra la costa adriatica e le colline del Gargano, i camion lanciati a tutta velocità su strade dissestate sollevano nuvole di polvere.
Quest’atmosfera da far west diventa lentamente più simile alla boscaglia africana. L’asfalto sparisce e lascia il posto a una strada dissestata. Gli ammortizzatori cigolano e le auto sobbalzano.
Due giovani maliani avanzano rapidamente a piedi, passando per i campi, per raggiungere il “Gran Ghetto”. È il nome che i lavoratori stagionali africani hanno dato a una baraccopoli che si trova nel mezzo della Capitanata, la regione agricola nel nord della Puglia. Una vera e propria cittadina, organizzata in baracche costruite intorno a pochi edifici abbandonati. Le baracche sono fatte con cartone, legno riciclato, spago e corda. Durante la stagione della raccolta dei pomodori qui ci vivono tra le ottocento e le mille persone, provenienti in gran parte dall’Africa occidentale.
L’oro rosso da qualche anno ha conquistato le terre della Capitanata. Una coltura molto più redditizia dei cereali che si coltivavano prima. Nella regione si raccolgono ogni anno duecentomila tonnellate di pomodori, che vengono poi trasformati in conserva e salsa e venduti in Italia e all’estero.
L’industria agroalimentare del pomodoro ha un volume d’affari di trecento milioni di euro all’anno. I lavoratori stagionali africani sono pagati 3,5 euro per ogni cassa con circa trecento chili di frutta e verdura, secondo il prezzo concordato con il “caporale”, che incassa un’ampia commissione sul raccolto. Sotto il comando del “capobianco” (il caporale bianco), che è il tramite tra l’agricoltore e l’industria di trasformazione, c’è il “caponero” (il caporale nero) che, grazie alla rete di contatti creata nel corso degli anni, organizza la formazione di squadre basandosi sulle sue conoscenze e sulla capacità di ogni uomo che gli si presenta davanti.
In una giornata di dieci ore di lavoro, un uomo robusto e allenato può riempire al massimo sei o sette casse. Gli stagionali guadagnano quindi in media tra i 20 e i 25 euro al giorno, dai quali devono detrarre circa 5 euro per il trasporto nei campi, 3,5 euro per un panino la sera, 1,5 euro per una bottiglia d’acqua e 20 euro al mese per l’affitto di un materasso in una baracca. “A mezzogiorno gli uomini non si fermano per mangiare. Ogni tanto, se hanno troppa fame, addentano un pomodoro”, spiega Ilaria Minio Paluello, una volontaria dell’associazione Io ci sto, che assiste gli stagionali. Lei stessa viene accompagnata nei campi, di nascosto: “Quando il capo arriva nel campo, i lavoratori devono mettersi sull’attenti e salutarlo. A volte urla ‘Non ho sentito!’ e li costringe a ripetere più forte ‘Buongiorno capo!’”, racconta.

Dopo la giornata nei campi, i lavoratori tornano nelle baracche del Gran Ghetto: materassi sfondati appoggiati sul pavimento di terra battuta, qualche coperta stesa in mezzo alla polvere e vestiti appesi a ili di plastica.
Abdou riposa, è appena tornato da una dura giornata di lavoro. Gli altri, Mady, Bamba, Ousmane si lavano prima di uscire. Bimarlo aiuta la padrona nigeriana di un “ristorante” a uccidere una capra in mezzo alla spazzatura, sotto gli sguardi affamati dei cani randagi. Il sangue dell’animale morto si mescola all’acqua sporca delle docce. I locali che ospitano i bagni sono fatti nel migliore dei casi con quattro pareti di plastica, altrimenti con delle tende appese a dei paletti. Niente tubature, solo un secchio di plastica che prima deve essere riempito alla cisterna. Al Gran Ghetto non c’è acqua corrente né elettricità. Alcuni generatori rombano dietro le “case” dei più ricchi, che fanno pagare cinquanta centesimi per far ricaricare la batteria di un cellulare.
Il campo è stato costruito vicino ad alcuni casolari abbandonati. Spesso sono occupati abusivamente o gestiti da caporali neri. In Italia sono molti i braccianti che vivono in queste condizioni. Secondo l’Istat, il 43 per cento dei lavoratori del settore agricolo lavora in nero, circa 400mila persone di cui una su quattro è in stato di grave sfruttamento. Secondo il sindacato degli agricoltori Flai Cgil, ogni anno lo stato perde circa 420 milioni di euro di tasse su questo lavoro sommerso. “Senza contare che l’assenza di tutele dei lavoratori, pagati meno della metà rispetto al salario medio legale, arricchisce la criminalità organizzata”, afferma un comunicato del sindacato. I caporali, infatti, sono spesso legati, direttamente o indirettamente, alle organizzazioni criminali.

“Fino a prova contraria, siamo un anello essenziale dell’agricoltura italiana. Da sud a nord, sono gli africani che lavorano nelle campagne! Ma le autorità si rifiutano di prendere atto di questa situazione, di riconoscere il nostro ruolo essenziale. Vogliono trattarci come persone di seconda classe”, si indigna l’ivoriano Ibrahim Diabaté, che da anni attraversa l’Italia seguendo le stagioni. Raccoglie pomodori a Foggia d’estate, pesche e mele a Saluzzo, in Piemonte, in autunno, arance e clementine a Rosarno, in Calabria, d’inverno. Più di un anno fa si trovava a Nardò, nel sud della Puglia, quando gli stagionali africani hanno deciso di scioperare.
Per due settimane gli uomini si sono rifiutati di andare a raccogliere i pomodori.
Quando la frutta ha cominciato a marcire sulle piante, i caporali hanno accettato di aumentare un po’ la paga dei lavoratori. Quella stessa estate del 2011, dopo lo straordinario sciopero dei “braccianti”, si è deciso di punire il caporalato introducendo nel codice penale il delitto di “intermediazione illecita e sfruttamento del lavoro”. Punito con una pena tra i cinque e gli otto anni di reclusione e con una multa da mille a duemila euro per ogni lavoratore sfruttato.
L’adozione di questa legge però non ha avuto molti effetti sulle condizioni di lavoro degli stagionali, a causa dell’assenza di controlli e perché gli stagionali, che spesso sono senza documenti, hanno paura a denunciare i caporali. La situazione di questi lavoratori conquista i titoli dei giornali solo in occasione di eventi straordinari, come lo sciopero di Nardò, o gli incidenti a Rosarno. Qui, una sera di gennaio del 2010, un marocchino, un ivoriano e un togolese sono stati colpiti da proiettili ad aria compressa esplosi da un gruppo di abitanti. Il giorno dopo duemila immigrati hanno manifestato nel paese per protestare contro quell’aggressione. Per alcuni giorni ci sono stati scontri tra la polizia, gli immigrati e gli abitanti, che si sono conclusi con il trasferimento dei migranti nei centri di identificazione ed espulsione di Napoli e Bari. Due anni dopo quei fatti, per evitare nuovi episodi di tensione, il governo ha installato una tendopoli nella zona industriale di Rosarno, con acqua ed elettricità. Ignorando completamente le ragioni profonde che avevano spinto i lavoratori immigrati a piegarsi a simili condizioni di vita.

La sera, dopo il lavoro, sotto la sua tenda blu, Babacar Cissé – che lavora a Rosarno e al Gran Ghetto – scrive poesie. Lo stesso fa Ibrahim Diabaté. A Boreano, Zak guarda dvd di cantanti africani. Tra le migliaia di immigrati che lavorano nei campi italiani, molti sono diplomati. Adou ha abbandonato gli studi di sociologia per venire in Europa. Commenta con amarezza: “Ai tempi della schiavitù agli africani venivano messe le manette e le catene, si usava la violenza. Oggi si cerca di rendere le cose meno dure, ma le catene sono sempre lì. Sono le catene del permesso di soggiorno, del lavoro o dell’alloggio. Tutte cose che mancano e che ti rendono asservito”. Con Issouf, Ibrahim e Babacar, migliaia di africani si svegliano tutte le mattine all’alba per andare a lavorare nei campi e nei frutteti della Calabria e della Sicilia. Sono pagati 4 euro per trecento chili di frutta raccolta. Frutta che inisce nei mercati d’Italia e d’Europa a circa due euro al chilo.

(Mathilde Auvillain, Terra Eco, Francia)

Fonte: Internazionale 17/23 maggio 2013, N°1000

Lampedusa : les appels du maire de l’île restés sans réponse

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On ne pourra pas dire qu’on ne savait pas.

Début novembre 2012, après un drame qui avait couté la vie à 21 migrants, la maire de Lampedusa avait écrit une lettre à l’Union Européenne. Elle n’a jamais reçu de réponse.

Un an plus tard, face à une tragédie sans précédent, Giusi Nicolini, effondrée ne peut que constater : « Il n’y a plus de place, ni pour les morts, ni pour les vivants ». 

LETTRE A L’UNION EUROPEENNE

( en version originale puis traduction en français)

“Sono il nuovo Sindaco delle isole di Lampedusa e di Linosa

« Eletta a maggio, al 3 di novembre mi sono stati consegnati già 21 cadaveri di persone annegate mentre tentavano di raggiungere Lampedusa e questa per me è una cosa insopportabile. Per Lampedusa è un enorme fardello di dolore. Abbiamo dovuto chiedere aiuto attraverso la Prefettura ai Sindaci della provincia per poter dare una dignitosa sepoltura alle ultime 11 salme, perché il Comune non aveva più loculi disponibili. Ne faremo altri, ma rivolgo a tutti una domanda: quanto deve essere grande il cimitero della mia isola?

Non riesco a comprendere come una simile tragedia possa essere considerata normale, come si possa rimuovere dalla vita quotidiana l’idea, per esempio, che 11 persone, tra cui 8 giovanissime donne e due ragazzini di 11 e 13 anni, possano morire tutti insieme, come sabato scorso, durante un viaggio che avrebbe dovuto essere per loro l’inizio di una nuova vita. Ne sono stati salvati 76 ma erano in 115, il numero dei morti è sempre di gran lunga superiore al numero dei corpi che il mare restituisce.

Sono indignata dall’assuefazione che sembra avere contagiato tutti, sono scandalizzata dal silenzio dell’Europa che ha appena ricevuto il Nobel della Pace e che tace di fronte ad una strage che ha i numeri di una vera e propria guerra.

Sono sempre più convinta che la politica europea sull’immigrazione consideri questo tributo di vite umane un modo per calmierare i flussi, se non un deterrente. Ma se per queste persone il viaggio sui barconi è tuttora l’unica possibilità di sperare, io credo che la loro morte in mare debba essere per l’Europa  motivo di vergogna e disonore.

In tutta questa tristissima pagina di storia che stiamo tutti scrivendo, l’unico motivo di orgoglio ce lo offrono quotidianamente gli uomini dello Stato italiano che salvano vite umane a 140 miglia da Lampedusa, mentre chi era a sole 30 miglia dai naufraghi, come è successo sabato scorso, ed avrebbe dovuto accorrere con le velocissime motovedette che il nostro precedente governo ha regalato a Gheddafi, ha invece ignorato la loro richiesta di aiuto. Quelle motovedette vengono però efficacemente utilizzate per sequestrare i nostri pescherecci, anche quando pescano al di fuori delle acque territoriali libiche.

Tutti devono sapere che è Lampedusa, con i suoi abitanti, con le forze preposte al soccorso e all’accoglienza, che dà dignità di esseri umane a queste persone, che dà dignità al nostro Paese e all’Europa intera. Allora, se questi morti sono soltanto nostri, allora io voglio ricevere i telegrammi di condoglianze dopo ogni annegato che mi viene consegnato. Come se avesse la pelle bianca, come se fosse un figlio nostro annegato durante una vacanza”. Giusi Nicolini

« Je suis le nouveau maire des îles de Lampedusa et Linosa. Élue en mai 2012, le 3 novembre, j’ai déjà reçu 21 cadavres de personnes qui s’étaient noyées en tentant de rejoindre Lampedusa et pour moi c’est tout simplement insupportable. Pour Lampedusa, c’est un énorme fardeau de douleur.

Nous avons dû demander de l’aide, par l’intermédiaire de la préfecture, aux maires de la province afin de pouvoir donner une sépulture digne à onze personnes parce que la commune n’avait plus de concessions disponibles. J’en ferai d’autres, mais je vous pose la question : quelle dimension doit avoir le cimetière de mon île ?

Je ne comprends pas comment une telle tragédie peut être considérée normale, comme si on pouvait ôter de la vie quotidienne l’idée que, par exemple, 11 personnes dont huit très jeunes femmes et deux garçons de 11 et 13 ans sont morts samedi dernier au cours d’un voyage qui aurait du être pour eux le début d’une nouvelle vie.

76 passagers ont été sauvés mais ils étaient 115 au départ, le nombre total des morts est de loin plus élevé que celui de ceux que restitue la mer.

Je suis indignée par le sentiment d’habitude qui semble avoir contaminé le monde, je suis scandalisée par le silence de l’Europe qui vient de recevoir le Prix Nobel de la Paix et qui reste silencieuse face à une tragédie qui atteint les chiffres d’une véritable guerre. Je suis de plus en plus convaincue que la politique d’immigration européenne considère ce tribut en vies humaines comme un moyen de modérer les flux migratoires, sinon comme moyen de dissuasion.

Mais si la traversée sur ces embarcations est pour ces personnes leur seule façon d’espérer, je crois que leur mort en mer doit être pour l’Europe un motif de honte et de déshonneur. Tout au long de ce triste chapitre d’histoire que nous sommes en train d’écrire, la seule source de fierté nous est offerte par les fonctionnaires de l’Etat italien qui sauvent des vies humaines à 140 miles de Lampedusa, tandis que ceux que ceux qui se trouvaient à seulement 30 miles des naufragés, comme cela était le cas samedi dernier, et auraient du accourir avec les vedettes ultra rapides que notre gouvernement précédent a offert à Kadhafi a en revanche ignoré les appels à l’aide. Ces vedettes sont en revanche utilisées efficacement lorsqu’il s’agit de séquestre nos bateaux de pêche, même quand ils pêchent en dehors des eaux territoriales libyennes. 

Tout le monde doit savoir que c’est Lampedusa, avec ses habitants, avec les  forces préposées au sauvetage et à l’accueil, qui donne la dignité humaine à ces personnes, qui donne la dignité à notre pays et à l’Europe entière. Alors, si ces morts sont seulement les nôtres, alors je veux recevoir les télégrammes de condoléances après chaque noyé que l’on me « livre ». Comme s’il avait la peau blanche, comme s’il s’agissait d’un de nos enfants qui s’était noyé pendant les vacances » Giusi Nicolini