Misères et mystères de Pompéi

Le site archéologique de Pompéi, classé au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1997 est-il en péril ? Les écroulements de murs de maisons antiques qui sont multipliés au cours des trois dernières années, ont déclenché une vague de polémiques. L’Italie a été rappelée à l’ordre par l’Union Européenne et exhortée d’accentuer ses efforts pour sauver Pompéi. Reportage dans Accents d’Europe sur RFI le 2 avril 2014. 

 

Reportage publié dans Ouest France daté du vendredi 18 avril 2014

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« Ca c’était la signalétique de l’époque romaine. La lumière de la lune s’y reflétait et servait à s’orienter de nuit dans les rues de Pompéi ». Umberto, gardien du plus grand site archéologique du monde, montre un alignement de pierres blanches incrustées dans les larges pavés. Une trouvaille qui lui sert toujours pendant ses gardes nocturnes, plus de 2500 ans après la fondation de la cité romaine. Umberto pourrait même arpenter les rues désertes du site les yeux fermés. Il ne craint ni les ombres des chiens errants, ni les momies des anciens habitants de Pompéi. « Vous voyez ici, c’est une femme enceinte » explique-t-il en montrant du doigt ce qui ressemble à une statue, mais qui est en fait une dépouille calcifiée après l’éruption du Vésuve en 79 après JC. Imperturbable, le gardien du site, nous montre cette fois des ossements, sans doute ceux de malfaiteurs, pris au piège par une seconde explosion du volcan alors qu’ils cherchaient à piller la cité. L’impassible Umberto se désole en revanche devant les grilles fermées de certaines domus, 25 en tout, en cours de restauration ou restaurées depuis des années, mais restées fermées au public. « Voilà la Casa dei Vetti, la plus belle de Pompéi. Et elle est fermée depuis environ 13 ans… » Lenteurs bureaucratiques, manque de personnel de surveillance, dégradations dues aux infiltrations d’eau et au manque d’entretien général font que le site de Pompéi est aujourd’hui l’ombre de ce qu’il fut dans le passé. « Il y a dix ans, je ne me rappelle pas qu’autant de maisons étaient fermées » raconte Laure, une française passionnée d’archéologie.

Mais Pompéi continue d’attirer plus de 2 millions de visiteurs chaque année. En cet après midi printanier, les rues grouillent de touristes émerveillés. En italien, en français, anglais, chinois ou russe, les guides racontent à l’infini comment Pompéi a disparu sous les cendres du Vésuve le 24 aout 79, et comment ce trésor caché ne fut découvert qu’a partir du XVIIIe siècle. Depuis 1748, les fouilles archéologiques se sont progressivement élargies sur 44 hectares. Un site aujourd’hui difficile à entretenir. Récemment, après de fortes pluies, des pierres de l’arc du temple de Vénus et d’un mur de la nécropole de Porta di Nocera sont tombées. Au cours des trois dernières années la maison des Gladiateurs, la maison du Moraliste, la maison de Loreius Tiburtinus, la villa des Mystères ont elles aussi été endommagées par les intempéries.L’Unesco et l’Union Européenne ont rappelé l’Italie à l’ordre, à plusieurs reprises, l’exhortant à « prendre soin de Pompéi lieu emblématique pour l’Europe mais aussi pour le monde ».

« C’est un peu facile de crier au loup » se défend le surintendant actuel du site, Massimo Ossana. « En réalité, il y a énormément de travail qui est fait, mais qui ne se voit pas. Des travaux de manutention sont effectués sur les maisons affectées par des éboulements et en parallèle le Grand Projet Pompéi vise à la restauration du site d’ici à 2015»

Lancé en grande pompe en 2012, le Grand Projet Pompéi prévoit la restauration complète de cinq domus (maisons) et la mise en sécurité des édifices. Mais en deux ans, sur 55 projets en tout, 14 seulement ont fait l’objet d’appels d’offre, seuls cinq chantiers ont démarré et pour l’instant une seule maison a été restaurée. Cause de ces atermoiements : les lenteurs administratives liées aux appels d’offres, aux contrôles anti-mafia et aux recours des entreprises dont le projet a été débouté.

Ouest France Une 18 avril 2014Le Grand Projet Pompéi a été doté d’un budget de 105 millions d’euros dont 42 millions financés par l’Union Européenne. Le gouvernement italien vient par ailleurs de débloquer 2 millions d’euros pour des interventions d’urgence. Mais en réalité, ce n’est pas l’argent qui manque, selon un responsable syndical qui dénonce en revanche des erreurs dans la gestion des fonds. Chiffres en main, Antonio Peppe explique que la billetterie du site rapporte environ 20 millions d’euros par an, une somme considérable, qui s’ajoute aux subventions européennes et autres financements publics. Cette mine d’or, pourrait-elle attiser les appétits de la mafia qui gangrène l’arrière pays de Naples ? Cette hypothèse, qui fait long feu dans la presse, est écartée d’un revers de la main par le syndicaliste. « Les seules infiltrations que j’ai vue ici ce sont les infiltrations d’eau. Je vis ici depuis toujours, et je n’ai jamais vu un mafieux se promener dans les ruines de Pompéi » ironise-t-il. « La seule chose à faire aujourd’hui pour garantir l’avenir du site c’est d’engager du personnel ouvrier pour l’entretien ». Il y a urgence d’intervenir. « A la dégradation et au traitement que l’Italie réserve à Pompéi, on associe désormais l’image d’une nation entière » déplore Antonio Irlando, un avocat passionné d’histoire. Mais les misères et mystères de Pompéi font aussi partie du charme du site touristique le plus visité d’Italie.

La crise, un cadeau à la mafia

usura-11L’Italie subit la morsure de la crise. Ce n’est pas qu’une expression, ce n’est pas qu’une impression. C’est la réalité. Partout, dans le public et dans le privé, les budgets diminuent, l’enthousiasme et la confiance en l’avenir sont au plus bas. Les entreprises ferment, les employés sont licenciés. Les premières victimes de cette crise économique et financière ce sont les petites et moyennes entreprises, terreau de l’économie italienne – troisième de la zone euro.

Même si cela ne fait plus « notizia », chaque jour encore des entrepreneurs désespérés, criblés de dettes ou harcelés par les agences de recouvrement des impôts, choisissent de mettre fin à leurs jours.  Pas de statistiques récentes, le décompte macabre des morts imputables à la crise n’est plus mis à jour. Dans les journaux les chiffres de la crise se résument aux milliards d’euros nécessaires pour couvrir la suppression de l’IMU, aux points de pourcentages de l’augmentation inéluctable de la TVA, au montant du prochain plan de rigueur.

Les chiffres du credit crunch passent inaperçus, pourtant en juillet la BCE observait en Europe une baisse de 3,7% des prêts aux entreprises sur un an. La situation est particulièrement dramatique en Italie, où de plus en plus de chefs d’entreprise, étranglés par la crise, se retrouvent pris aux pièges. Faute de liquidités,  nombre d’entre eux n’ont pas le choix et doivent recourir à des sources de financement illégales pour payer leurs fournisseurs, leurs employés et les taxes réclamées par l’Etat.

« La crise fait un grand cadeau à la mafia » estime Lino Busa, président national de SOS impresa, association qui vient en aide aux entrepreneurs victimes d’usure, dans ce reportage réalisé pour la Deutsche Welle et RFI en décembre 2012, diffusé en janvier 2013. Reportage toujours d’actualité, dix mois plus tard.

pour en savoir plus sur la mafia et la crise, « Usura, il BOT delle mafie » – rapport de l’association antimafia LIBERA publié en octobre 2012

De Tripoli à Lampedusa, de Bari à Hambourg

Barcone di migranti nel porto di Lampedusa

Fin mai, Berlin a accusé l’Italie d’avoir donné 500 euros à des migrants pour qu’ils se rendent en Allemagne. Le ministère de l’intérieur allemand s’est fendu d’un communiqué, repris par la presse sous des gros titres qui faisaient très peur. Par exemple sur le site du quotidien allemand Bild ou celui du quotidien italien la Repubblica. Mais l’incident diplomatique redouté n’a pas eu lieu. Peu de journalistes sont allés vérifier l’information, Rome n’a pas répondu aux accusations de Berlin. Quelques jours plus tard, tout était oublié.

En réalité, en février, l’Italie a décrété la fin du plan d’urgence mis en place pour accueillir les réfugiés de la guerre en Libye arrivés par milliers à Lampedusa au printemps 2011. Afin de pouvoir fermer les centres d’accueil temporaires, Rome a finalement donné des permis de séjour humanitaires aux migrants et entre 400 et 500 euros « d’argent de poche » à chacun pour qu’il se débrouille seul. Le permis de séjour humanitaire permet de voyager dans l’espace Schengen mais pas de travailler ailleurs qu’en Italie. Sauf que dans une Italie en crise, les usines ferment et le taux de chômage ne cesse d’augmenter, alors une partie des réfugiés de Libye a fait le même choix que de plus en plus d’italiens ces derniers temps : aller tenter leur chance ailleurs, plus au nord.

L’émission Accents d’Europe est allée enquêter en Allemagne et en Italie. Dossier diffusé le 17 juin 2013 sur RFI, émission présentée par Laurent Berthault

Dans l’interview Christopher Hein ajoutait :

« On ne doit pas oublier qu’en Allemagne on prépare les élections politiques au mois de septembre, donc c’est aussi un thème de la campagne électorale et il y a une certaine nervosité sur ce point en Allemagne en ce moment. Mais vous savez, en France ça a été un peu la même chose avec les tunisiens qui sont arrivés à Vintimille en 2011. On fait face au meme type de réactions un peu hystériques des autres pays, très loin d’une solidarité intra européenne pour affronter ensemble une crise comme celle de 2011 en Afrique du nord »

L’Aquila, traumatisée et paralysée

Les mois passent et la situation ne change pas à l’Aquila. Dans le chef lieu des Abruzzes, la vie s’est arrêtée le 6 avril 2009 à 3h32. Un séisme de 6,3 sur l’échelle de Richter a fait 308 morts et plus de 1600 blessés. 4 ans après, le centre ville de l’Aquila est toujours en ruines, les travaux de reconstruction trainent.

Reportage diffusé sur RFI dans l’émission Accents d’Europe le 31 octobre 2012. Toujours d’actualité.

 

Le dossier multimédia publié ensuite sur le site de Partout Ailleurs, émission présentée par Eric Valmir sur France Inter a donné lieu à de nombreuses réactions sur Twitter. De nombreux followers français et italiens s’étonnaient de voir les cicatrices toujours béantes du séisme de 2009.

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L’Aquila, ville fantôme, trois ans après le séisme 

Se promener dans les rues de l’Aquila donne un peu la sensation de déambuler entre les tombes d’un cimetière. Dans le centre ville, le silence de plomb n’est rompu que par le moteur d’une jeep de militaires, ou par les aboiements d’un chien errant. Le moindre bruit résonne dans les rues de la ville abandonnée.

« Tu sens la poussière ? C’est une odeur qui nous donne la nausée » chuchote Andrea. Il a vécu toute son enfance ici, fait son lycée, puis fréquenté l’université avant de partir travailler à Rome. « Quand je me promène aujourd’hui dans les rues de l’Aquila, j’ai des flashes de la vie d’avant » raconte t il. « Tu vois là ce bar, c’était là où on se retrouvait à la sortie des cours. Je me rappelle de cette amie, elle portait des jupes longues, je la croisais toujours ici, sur cette place. Elle est morte dans le tremblement de terre ». « Une autre amie, elle, venait tout juste de s’acheter un appartement dans cette rue ». Il indique un immeuble vide, parmi tant d’autres. La ville est déserte.

La plupart des immeubles sont encore sur pied. La façade de la basilique de Collemaggio, par exemple, est restée intacte. Mais il faut s’approcher, pénétrer dans l’édifice pour constater les blessures. La coupole s’est effondrée. Un toit en plastique, posé sur des échafaudages montés à la hâte a recouvert le trou béant. La structure bouge, elle grince. « On n’entend plus que ça ici, le vent qui souffle dans les échafaudages ». Les bancs de l’église ont été remplacés par des chaises de jardin, « aujourd’hui c’est le camping partout» remarque notre guide. Un mot qui fait écho à ceux choisis par le président du Conseil de l’époque, Silvio Berlusconi. Il avait demandé aux « terremotati », les survivants du tremblement de terre, de prendre leur mal en patience, assurant que dormir dans les tentes de la protection civile, c’était un peu « comme passer une nuit au camping ».

C’est à Via Campo di Fossa, dans la « zona rossa » que l’atmosphère est sans doute la plus lugubre. Le quartier a été construit sur des grottes, envers et contre toutes les normes antisismiques. Les immeubles n’ont pas résisté à la secousse de 6.3 sur l’échelle de Richter. Le 6 avril 2009, à 3h32, ici, la vie s’est arrêtée. Du linge sèche à une fenêtre depuis plus de trois ans. Les murs éventrés laissent entrevoir des restes de vie. Un peignoir pendu à un crochet dans une salle de bains. Des chaussons. Un emploi du temps collé à la porte d’une armoire. « Si personne n’est venu chercher les affaires c’est qu’ils sont tous morts » explique un passant. Au moindre bruit on sursaute, on prend un parcmètre pour une silhouette humaine. « On dit qu’il y a des fantômes à l’Aquila », soupire Andrea en levant les yeux vers une fenêtre ouverte sur le néant.

Quelques rares commerces ont rouvert dans le centre, les habitants veulent croire que la vie reprendra bientôt. « Il faudra dix ans, sans doute plus, parce que le gouvernement Berlusconi a décidé de tout miser sur la construction, en dehors de la ville, pour reloger les gens, en dépit de la reconstruction de ce qui existait déjà». Les sans-abri ont été relogés dans des maisons construites à la hâte, surnommées les « Berluscase ». Mais dans les zones en partie détruites, tout reste en l’état. Personne ne sait ce que l’Aquila va devenir. Tout le monde attend.

Le soir du verdict contre les scientifiques de la commission Grands Risques, dans la tente du ministère de l’intérieur montée sur piazza Duomo – lieu de réunion et d’information sur la « reconstruction » – des dizaines de personnes se serraient la main, s’embrassaient. Un vieille homme affichait un sourire crispé sur son visage buriné. Une mère de famille laissait échapper des larmes de surprise.

Enfin, la souffrance des habitants de l’Aquila avait été entendue ; enfin, l’Etat s’intéressait à leur sort, après les avoir abandonnés pendant plus de trois ans. C’est du moins ce qu’ils ont voulu croire, le temps d’un instant.